Une chaise libre

par: Amy Avis

Je ne peux pas dire que je me suis éveillée au féminisme à un moment précis ou par suite d’un événement particulier. Mon identité de féministe est surtout issue d’un désir de ressembler à ma mère – une femme forte et intelligente de sa génération, qui incarne à mes yeux les valeurs féministes que sont la volonté, une solide estime de soi et le refus d’être entravée par les conventions. Je me suis donc efforcée de développer les qualités que possédaient ma mère et les autres modèles de femmes fortes dans ma vie – mes professeures et les autres femmes qui m’ont guidée.

J’ai réalisé bien plus tard que d’être une femme jeune – j’étais au début de la vingtaine – forte et volontaire, qui aspire à plus de justice sociale dans les petites choses de la vie, faisait de moi une féministe et que cela n’est pas nécessairement perçu de manière positive par les autres. J’ai dû faire face à l’adversité et, étonnamment, ce sont souvent d’autres jeunes femmes qui ont eu les réactions les plus négatives. La plupart des femmes de ma génération n’ont pas été confrontées à la nécessité du choix politique d’être ou non «féministe». Les jeunes femmes qui comme moi fréquentent l’université, et qui ne font pas partie d’une minorité visible, ne sont pas ouvertement confrontées à l’inégalité entre les sexes qu’ont vécue les femmes des générations passées. C’est peut-être pour cela que beaucoup d’entre nous ne songeons pas à nous identifier comme féministes, et que lorsqu’on nous demande si nous sommes féministes, les conventions sociales et le désir de nous conformer nous éloignent de l’idée de lutter pour l’égalité entre les sexes.

À titre d’étudiante en droit, cette situation m’inquiète. Dans plusieurs de mes cours de droit, fréquentés par des femmes intelligentes, motivées et instruites, beaucoup lèvent les yeux au ciel ou refusent d’être identifiées comme «l’une d’entre elles» lorsqu’on leur présente des approches féministes aux enjeux juridiques. Je crois que le féminisme est devenu le mot le plus discrédité aujourd’hui dans beaucoup de cercles sociaux et universitaires. Il m’arrive souvent de me demander si je devrais exprimer à haute voix mes opinions féministes, puisqu’elles semblent devenues socialement inacceptables, particulièrement en présence de jeunes hommes. Je trouve difficilement le courage de dire le fond de ma pensée lorsque je sais que cela va influencer l’opinion que les autres ont de moi – souvent pour le pire. Et je suis gênée d’admettre que je garde parfois le silence pour éviter d’être étiquetée comme «ce genre de fille».

Nous, jeunes femmes, devons examiner notre réticence à nous identifier comme «féministes» ou à nous aligner avec le mouvement féministe. Il importe de nous rappeler que nous avons bénéficié du luxe d’une éducation et d’occasions qui ne devraient pas être tenues pour acquises. Nous devons être conscientes du fait que lorsque nous, à titre de jeunes femmes, refusons de nous identifier comme féministes ou nous moquons des idées du féminisme, nous manquons de respect envers les femmes du passé et du présent qui ont été et continuent à être persécutées en raison de cette identification. C’est un manque de respect envers les femmes qui ont lutté pour que nous soyons reconnues comme des «personnes».

Nous devons respecter et honorer leur persévérance et leur engagement plutôt que de refuser de nous aligner avec elles. Nous devons honorer et respecter leurs sacrifices et l’adversité qu’elles ont dû affronter, plutôt que de nous en moquer par souci de conformité. C’est seulement en appréciant les avancées réalisées par celles qui nous ont précédées que nous pourrons vraiment comprendre où nous sommes rendues. Et en sachant où nous en sommes, nous pourrons mieux évaluer ce qui nous reste à faire, ce à quoi nous devrions aspirer et, par conséquent, comment nous devrions vivre et travailler pour atteindre ces objectifs.

Le sexisme est réellement un problème global, qui transcende les frontières et recoupe la couleur, la classe, la race, l’orientation sexuelle et l’âge. Les jeunes Canadiennes peuvent peut-être se permettre d’ignorer les petits commentaires sexistes ou la discrimination voilée, mais ces mêmes attitudes résultent en des actes beaucoup plus brutaux et horribles pour d’autres femmes partout dans le monde et se manifestent notamment de manière violente par les viols des femmes au Darfour et au Congo. Leurs corps sont des champs de bataille sur lesquels se livre la guerre.

Je crois que moi et les autres femmes de ma génération, particulièrement celles d’entre nous qui sommes assez chanceuses pour aller à l’université, avons un devoir à accomplir. Nous, jeunes féministes, sommes chargées d’une tâche.

J’ai vécu un moment d’illumination comme féministe le jour où Constance Backhouse, pendant notre cours de droit pénal en première année de droit à l’Université d’Ottawa, nous a décrit le monument Les femmes sont des personnes! créé par l’artiste Barbara Paterson et situé sur la colline du Parlement à Ottawa. Ce monument illustre les Célèbres cinq et rend hommage aux gains réalisés en matière de droits des femmes et au triomphe démocratique de ces cinq pionnières. La professeure Backhouse a souligné que la sculpture comprend une sixième chaise libre qui invite les gens à interagir avec les cinq femmes. Cette sculpture avec sa chaise vide est un symbole émouvant pour les jeunes femmes. Cette chaise libre parmi les incroyables héroïnes de 1929 sert non seulement d’invitation, mais également d’appel à l’action, fermement et éternellement fixé dans la pierre.

Amy Avis est ancienne au programme anglais de common law de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Elle a obtenu un baccalauréat de l’Université Western Ontario avec spécialisation en médias, information et technoculture.

Version anglaise affichée le 1er septembre 2010

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