De plus en plus féministe

par Megan Reid:

Mes parents sont des agriculteurs qui m’ont donné une éducation féministe. Même si on n’entendait pas prononcer le mot féministe à cette époque – ni dans notre petite ville de cols bleus ni sur notre ferme – et que mes parents n’affichaient pas nécessairement leurs convictions en public, ma mère et mon père vivaient selon leurs propres principes égalitaires et étaient franchement progressistes. Le moment venu de m’identifier comme féministe, j’ai d’abord décidé de ne pas le faire publiquement. C’est seulement le jour où je suis entrée à l’université et que d’autres m’ont fait voir sa véritable beauté, que j’ai enfin reconnu que le féminisme m’avait toujours nourrie et que j’ai réalisé qu’il incarnait une de mes aspirations.

Je suis née en 1983 dans la petite ville agricole de Leamington, en Ontario, de deux parents très différents: un père fermier blanc anglo-protestant dont la famille cultivait la même terre depuis des générations, et une mère ayant immigré du Liban et qui, avec sa famille élargie, était venue s’installer ici en quête d’une vie meilleure.

Mes parents se sont mariés à Leamington dans les années 1970. Les plus de trente années écoulées depuis n’empêchent pas certaines personnes de les appeler «le fermier qui a marié une Libanaise». Mais les conséquences d’un mariage «mixte» dans notre petite ville n’ont pas découragé mes parents, qui avaient leurs propres valeurs morales malgré la résistance qu’on leur opposait.

Ma mère et mon père m’ont appris à apprécier les bienfaits de la diversité, à ne jamais mépriser personne et à trouver des solutions. Mes parents ne se ressemblent pas, n’ont ni la même culture ni la même religion et leurs approches sont différentes dans presque tous les domaines de la vie. Les femmes du côté de ma mère n’ont jamais rien acheté qui ne soit en vente et elles mangeaient du pain pita à tous les repas. Du côté de mon père, elles piquaient des courtepointes pendant des heures et agrémentaient leurs salades de tranches de mandarines et de guimauves. J’étais une enfant curieuse et la diversité des membres de ma famille me stimulait et m’enchantait, et je mangeais tout ce qu’on m’offrait – pour moi, tout ça coulait de source.

Le fait que mes parents valorisent l’égalité et la lutte contre l’injustice m’a beaucoup aidée à devenir féministe.

Petite fille pelotonnée au creux des bras maternels, j’ai un vif souvenir du jour où ma mère a déclaré, à brûle-pourpoint, qu’elle aurait voulu pouvoir me protéger de toutes les choses terribles qui arrivent dans le monde. Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait. Ma vie était partagée entre l’école et les jeux sur la ferme avec mes deux sœurs. J’aimais l’école et, quand je n’y étais pas, je passais mes journées à pêcher des têtards dans notre fossé, frapper des ballons de soccer éculés avec notre chien Muffin, construire des forts avec des vieux draps et des grands meubles dans notre sous-sol et organiser des performances musicales avec mes sœurs. Le monde m’appartenait!

Il y avait toujours quelqu’un pour m’aider à aborder les questions qui me tenaient à cœur. Ma grand-mère libanaise, par exemple, une amoureuse de la bouffe qui gâtait sans réserve ses petits-enfants, avait toujours des bonbons enveloppés dans sa poche. Par un après-midi de printemps, après avoir mangé des bonbons durant une promenade, ma grand-mère a jeté les emballages par terre. Les papiers brillants sont tout de suite partis au vent. Je portais ce jour-là un t-shirt avec la photo d’un dauphin et la mention «Sauvez les dauphins», et c’était mon t-shirt préféré même s’il était beaucoup trop grand pour moi et très peu flatteur. Ma grand-mère, devinant que j’étais ennuyée par son geste m’a rassurée en me disant que les petits papiers étaient déjà disparus, évaporés, et que je n’avais pas à m’en faire. Mais je ne pouvais pas penser à autre chose qu’aux papiers brillants dérivant dans la bouche de mon dauphin et à l’adorable créature suffoquant et mourant d’une mort complètement absurde. Toujours tourmentée par la mort potentielle du dauphin que je m’étais promis de protéger, et dépassée par le fait que ma grand-mère que j’avais toujours imaginée omnisciente et sage avait mis la vie des dauphins en danger, j’ai raconté ce soir-là l’incident à ma mère. Si mes grands-parents Reid, comme la plupart de leurs voisins à la campagne, brûlaient leurs déchets – ce qui ne pouvait nuire aux dauphins, pensais-je – pourquoi ma grand-mère libanaise avait-elle jeté ses papiers par terre? Ma mère m’a conseillé d’en parler avec ma grand-mère, en prenant soin de ne pas lui manquer de respect ou heurter ses sentiments, et j’ai suivi son conseil. J’ai alors compris qu’on pouvait respecter les figures d’autorité malgré leurs défauts. J’ai aussi compris que même une enfant maladroite dans un t-shirt trop grand pouvait susciter des changements positifs. Et je n’ai jamais revu ma grand-mère jeter un papier par terre.

À mesure que je m’éloignais de la sécurité du foyer de mes parents, j’étais de plus en plus confrontée à l’inégalité. Je n’en croyais pas mes oreilles quand j’ai appris que les filles ne pouvaient pas servir la messe à notre église. Ma mère est aussitôt intervenue et un prêtre compréhensif a réglé le problème. Ma mère a toujours été une alliée courageuse et infatigable pour m’aider à résoudre les inégalités dans mon univers, renforçant ma conviction qu’une fois les obstacles identifiés, on pouvait à coup sûr les surmonter.

J’étais une enfant et une adolescente idéaliste et optimiste. Je croyais fermement que je pourrais concrétiser tous mes projets par ma seule volonté. Je n’avais aucune raison d’en douter et mes parents m’appuyaient et m’encourageaient. Il s’agit d’une des grandes victoires du féminisme. Comme beaucoup de jeunes femmes de ma génération, je n’ai pas subi trop d’inégalités. Bien sûr, j’ai ressenti un petit pincement de temps en temps, mais en général, j’ai simplement tiré profit du travail ardu accompli par d’autres femmes, voguant facilement vers mes objectifs. Mon expérience illustre également un des plus grands obstacles pour le féminisme. De nombreuses femmes de ma génération, celles qui ont été protégées par leurs privilèges durant toute leur vie, ne sont pas conscientes des répercussions négatives de l’inégalité sur les autres femmes.

Je ne me suis identifiée comme féministe qu’en arrivant à l’université, et même là, les débuts ont été un peu difficiles: c’était mon premier semestre à l’Université d’Ottawa et j’étudiais en sciences de la santé. Je devais recevoir un prix jeunesse de la Gouverneure générale en commémoration de l’affaire «personne». La veille de la cérémonie, je me suis sentie obligée de rassurer mon entourage en leur disant haut et fort que même si je recevais un prix commémorant l’égalité des femmes, je n’étais certainement pas féministe. Je n’avais jamais connu personne qui s’identifiait comme féministe. Sans trop savoir pourquoi, j’avais adopté l’idée que les féministes étaient des femmes sans cœur, amères et cruelles, du genre qui pourraient s’en prendre à un dauphin sans une bonne raison.

Cette remise de prix a été pour moi un point tournant. Pour la première fois de ma vie, et à travers le regard des autres lauréates et participantes à la cérémonie, j’ai vu le féminisme comme il est vraiment – humain, progressiste et formidable. Nous rendions hommage au féminisme et j’ai soudainement réalisé que c’était une cause qui méritait vraiment d’être célébrée. Cette découverte m’a incitée à m’inscrire dès le semestre suivant à un cours en études féministes. Ce cours a transformé la trajectoire de ma vie. Savoir c’est pouvoir, et je remercie du fond du cœur ma prof tant pour les cadeaux qu’elle m’a faits que pour avoir enrichi mon féminisme.

Le féminisme a toujours fait partie de moi – c’est une graine que mes parents ont semée – et le féminisme m’a protégée et guidée, même à l’époque où j’étais incapable de le reconnaître et le nommer et où je ne faisais rien pour l’alimenter. C’est un travail en constante évolution, et même si je trouve toujours le t-shirt trop grand pour moi, je suis certaine que je vais le remplir un jour.

Megan Reid pratique le droit dans les domaines du travail et des droits de la personne à Toronto. Elle milite auprès d’initiatives de justice sociale, du Fonds d’action et d’éducation juridique et de l’Institut canadien de recherches sur les femmes. Elle aime les randonnées à bicyclette et rendre visite à sa famille à Leamington en Ontario.

Version anglaise affichée le 1er septembre 2010

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