Pourquoi le monde a changé

par Joan Baril:

Été 1963. Je vis avec mon mari et deux jeunes enfants dans une maison en rangée à deux étages donnant sur une cour arrière. Avec le temps, je me suis liée d’amitié avec la plupart des femmes qui vivent autour d’ici. Nous sommes toutes des femmes au foyer. Les maris ont des professions: militaires de carrière, comptables, professeurs, gestionnaires.

Six éléments de base de mon travail de femme au foyer:

1. Il faut étendre les couches (en tissu – il n’y a pas de couches jetables) sur la corde à linge avant midi. Préférablement avant 10 h. Sinon, elles ne sécheront pas et vous allez passer votre soirée à les ré-étendre dans le sous-sol. Elles seront tellement raides une fois sèches que vous devrez les repasser. Je lave les couches chaque jour de la semaine sauf le dimanche. Je saute le dimanche, pas parce que je suis quelqu’un de religieux, mais je m’accorde un matin par semaine de congé.

Un mot à propos du sous-sol. S’y trouvent la fournaise à l’huile, la laveuse-essoreuse, une corde à linge, la petite table où je prépare l’amidon pour empeser les chemises de mon mari, un bâton en bois d’environ deux pieds pour brasser le linge, une automobile jouet pour Lisa qui a trois ans et la poussette pour le bébé.

2. Je n’ai pas l’auto durant la journée et en réalité, je m’en sers rarement. La majorité de mes voisines n’ont pas leur permis de conduire, sauf Dianne qui sait conduire et qui utilise fréquemment la voiture. Personne ne considère l’automobile comme un «véhicule familial». Elle appartient au mari qui s’en sert pour aller au travail, même s’il pourrait facilement s’y rendre avec quelqu’un d’autre ou marcher. Comme je n’ai aucun moyen d’aller au centre commercial à environ cinq kilomètres, je ne magasine presque jamais. J’achète la plupart de mes vêtements et ceux des enfants dans les catalogues des magasins Eaton et Simpson. Les samedis, je fais l’épicerie pour la semaine au supermarché du centre commercial. Le lait est livré à la porte, ce qui est très commode car le magasin du coin le plus proche est à un kilomètre de marche de l’autre côté d’une autoroute très fréquentée.

3. Le mari ne participe en rien aux tâches ménagères. Au contraire: il s’attend à être servi. Beaucoup de maris insistent pour que le souper soit sur la table à l’instant où ils arrivent à la maison; mais pas mon mari qui est un type agréable et génial. Cependant, il ne fait rien du tout dans la maison, pas même accrocher ses propres vêtements. Mais il me conduit au supermarché les samedis après-midis et, à l’occasion, il s’occupe des enfants le samedi matin si j’ai un rendez-vous chez la coiffeuse. Il met aussi les enfants au lit le soir. En raison de ces contributions et de son bon caractère, les femmes du voisinage trouvent que c’est un prince parmi les maris. Mais le vrai prince alpha, c’est le mari de Dianne. Il fait la cuisine.

4. Tout doit être repassé et je consacre l’après-midi et la soirée du jeudi au repassage. Contrairement à d’autres épouses, je ne repasse pas les couches, les draps, les serviettes et les linges à vaisselle mais, comme elles, j’ai six ou sept chemises de coton qu’il faut empeser et repasser. Mon mari met une chemise propre tous les matins et une de plus si nous sortons le samedi soir.

5. Les planchers se salissent rapidement parce que tout le monde garde ses souliers dans la maison. Il faut nettoyer le four chaque semaine et cette tâche prend un peu plus d’une heure. Pour le frigo, c’est une autre histoire. Le congélateur doit être dégivré une fois par semaine et cela prend tout un après-midi.

6. L’aide domestique n’existe pas. Personne n’a de femme de ménage ou ne fait appel à des services d’entretien autres que le nettoyage à sec. La plupart des femmes ont peu ou pas d’argent à leur disposition personnelle. Pour épargner de l’argent, plusieurs des femmes du voisinage confectionnent leurs propres vêtements et ceux de leurs enfants.

Personne ne sort pour un repas en famille bien que certains des maris, y compris le mien, mangent au restaurant le midi. Personne ne commande de repas à la maison.

Mon mari me donne 125$ par mois pour toutes les dépenses du ménage. Il paie le loyer et utilise le reste de l’argent (environ 250$) pour les frais d’automobile, ses vêtements et ses loisirs. L’électricité, le téléphone et le journal quotidien me coûtent 25$ par mois. J’alloue 15$ par semaine à l’épicerie. Les vêtements sont très dispendieux. Les souliers des enfants coûtent près de 10$ la paire et un habit de neige environ 15$, ou l’équivalent d’une semaine d’épicerie. Un manteau d’hiver coûte environ 40$ et des bottes d’hiver 20$. J’ai un compte chez Eaton que j’utilise avec parcimonie. Les cartes de crédit n’ont pas encore été inventées.

La semaine.

Les matins. Les pleurs du bébé me réveillent à sept heures. Elle est en bonne santé et heureuse à un an et demi. Je descends l’escalier pour mettre sa bouteille dans le réchaud. Je remonte ensuite la changer et l’habiller pour la journée. Je change ses draps et sa couverture. (Elle porte une culotte en plastique durant le jour mais pas la nuit car cela lui donne des rougeurs. Le matin, sa dormeuse, ses draps et sa couverture sont toujours trempés. Ils seront lavés avec les couches.)

Ensuite, je cours à la salle de bain. Je prends le seau à couches, qui est plein d’eau et de couches sales et je vide presque toute l’eau dans la toilette. Je ramasse un couteau de cuisine qui est sur le plancher à côté du seau. Je l’utilise pour gratter les excréments qui adhèrent aux couches et les jeter dans la toilette. Après le grattage, la couche sale est nettoyée en la tenant fermement et en actionnant la chasse d’eau. Je cours ensuite au rez-de-chaussée et je dépose le seau et le couteau près de la porte du sous-sol. Je lave mes mains et l’évier de la cuisine et je cours à l’étage avec la bouteille de lait tiède pour la donner au bébé.

Lisa qui a trois ans est réveillée. Je l’amène à la salle de bain, je la descends en bas et je lui donne un morceau de pomme ou de banane pour la tenir occupée pendant que je commence le lavage.

Je descends au sous-sol le seau à couches, le couteau, la literie mouillée et les linges que j’ai utilisés pour nettoyer les fesses du bébé, et les dépose dans la cuve à lessive. Je les rince avec de l’eau froide et je remplis ensuite la cuve. (Ce trempage préliminaire dans l’eau froide est censé enlever l’ammoniaque qui cause l’érythème fessier). Je nettoie le seau et le couteau avec de l’eau de Javel.

Je remonte le sceau à couches et le couteau au deuxième étage et les replace à côté de la toilette. Je transporte le bébé au rez-de-chaussée et l’installe dans sa chaise haute. À cette heure-là, mon mari s’est levé, a pris sa douche et je commence le déjeuner. Je ne mange pas moi-même mais je grignote des bouchées d’œufs brouillés ou de céréales pendant que je nourris le bébé. Je demande à mon mari de surveiller les enfants pendant quelques minutes pour aller effectuer la prochaine étape du lavage. Il ne le fait pas de bon cœur, mais il accepte habituellement s’il a le temps.

Je cours au sous-sol, roule la laveuse devant les cuves à lessive et installe l’essoreuse. Je place le boyau dans la cuve de la laveuse et j’ouvre le robinet d’eau chaude pour la remplir. Je passe ensuite les couches froides et la literie de l’essoreuse vers l’eau bouillante, j’ajoute du savon et je démarre la machine. Mon mari est habituellement impatient et m’attend près de la porte arrière quand je remonte.

Je lave la vaisselle du déjeuner et je nettoie la cuisine. Je mets le bébé dans son parc et je remonte Lisa à l’étage pour la laver et l’habiller pour la journée. Je fais rapidement son lit et je range sa chambre. Dans ma chambre, je ramasse les vêtements de mon mari et je fais le lit. Je m’habille pour la journée, habituellement d’une vieille paire de pantalons, de souliers de course et d’une vieille blouse. Je me passe un peigne dans les cheveux.

Je redescends Lisa et je cours au sous-sol pour mettre le lavage dans la première eau de rinçage. Pour ce faire, je retire le linge de l’eau chaude avec le bâton. Lisa veut très souvent venir avec moi pour s’amuser avec son automobile jouet. Alors j’amène le bébé et la dépose dans la poussette, mais je surveille attentivement pour que Lisa ne la déplace pas brusquement ou ne s’approche de la machine à laver avec son essoreuse et l’eau bouillante.

À l’aide du bâton, je brasse les couches de haut en bas dans le premier rinçage. Je déplace l’essoreuse de côté et j’y passe les couches qui tombent dans la deuxième cuve pour le rinçage final. Je vide la laveuse en utilisant un boyau spécial. Je laisse les couches dans l’eau. Je ramène les enfants en haut et je change le bébé, range le salon et m’acquitte d’autres menues tâches. De retour au sous-sol, je place l’essoreuse pour que les couches tombent dans le panier à linge et je les essore.

Si les enfants sont avec moi au sous-sol, je dois faire deux voyages, le premier pour les remonter et un deuxième pour transporter le panier plein. C’est alors le moment le plus éprouvant de la journée parce que je dois laisser les filles seules pour aller étendre les couches à l’extérieur. Au milieu de cette tâche, je cours à l’intérieur pour m’assurer qu’elles vont bien. Je fais souvent cela deux ou trois fois.

Une fois les couches étendues sur la corde, je sens que je peux respirer. Je vais chercher la poussette et j’amène les enfants dehors. Si nous ne sommes pas invitées à prendre un café, je marche parfois jusqu’au terrain de jeu et je pousse Lisa sur la balançoire. Souvent, je vais chez une voisine et nous buvons du café instantané. La plupart des femmes présentes allument une cigarette. On ne sert jamais à manger mais on donne parfois aux enfants un biscuit ou un morceau de pomme. Pendant une demi-heure, les enfants jouent ensemble et nous nous rassemblons autour de la table de cuisine pour nous plaindre de nos maris ou décrire, en détail, notre routine domestique. C’est la seule occasion que nous avons de parler de notre occupation. Nos maris, pour la plupart, ne sont pas intéressés et le travail ménager n’est pas quelque chose dont on peut parler dans une conversation ordinaire. Nous ne parlons jamais de sexe ou d’argent ou de quoi que ce soit d’intime. Nous avons toutes un programme hebdomadaire de travail ménager, sauf Edith qui fait rarement le ménage et qui dort avec les enfants pendant leur sieste de l’après-midi.

Je suis chanceuse. Mon mari vient rarement dîner. Je fais des sandwiches et de la soupe Campbell aux enfants et je me prépare pour mes tâches quotidiennes qui ne sont pas encore commencées. Je dois également planifier le souper qui doit être servi vers 17h parce que mon mari pratique souvent une quelconque activité sportive dans la soirée.

Lundi. Tâche – nettoyer le rez-de-chaussée. Après le dîner, je lave la vaisselle. Je passe l’aspirateur et j’époussette le rez-de-chaussée, puis je lave le plancher de la cuisine à quatre pattes. Une fois le plancher sec, j’y applique la cire liquide à l’aide d’un chiffon. Je cire rarement le bois franc dans le salon même s’il est assez usé. Beaucoup de femmes décapent le bois franc une fois par mois, remettent une couche de cire en pâte et polissent le plancher avec une polisseuse électrique. J’essaie de repousser cette tâche aussi longtemps que possible. Je couche les enfants pour leur sieste vers 13h30. Elles dorment pendant une heure, rarement plus longtemps. Cela me donne le temps de finir les tâches quotidiennes. S’il fait beau, les couches sont peut-être sèches et je peux les rapporter dans la maison avant que les filles se réveillent. J’empile les couches dans le panier à linge pour les plier après souper. S’il me reste du temps, je nettoie quelque chose dans la cuisine: le tiroir à couverts ou le dessus de la cuisinière.

Quand les enfants se réveillent, je change le bébé et je les descends toutes deux au rez-de-chaussée pendant que je démarre le souper. Parce que je fonctionne avec un budget serré, je cuisine beaucoup de mets en casserole à partir de rien. Contrairement à d’autres épouses, je ne fais pas mon pain, mais mon mari aime les desserts et je cuisine quelque chose de sucré environ trois fois par semaine: des biscuits, un mélange à gâteau ou une tarte. J’essaie de commencer à préparer le souper avant 15h30 pour que tout soit prêt quand mon mari arrive. J’aime mettre à tremper ou laver les ustensiles de cuisine, les poêlons et les casseroles avant le souper. Cela me fait moins de vaisselle à laver. À l’occasion, je fais des soupers très simples comme des hamburgers ou des fèves avec des saucisses, mais mon mari n’aime pas ces «repas pique-nique» comme il les appelle. Mais cela fonctionne pour les journées occupées.

Lorsqu’il arrive, il monte tout de suite se mettre en jeans. (Plus tard, je vais accrocher son habit qu’il laisse sur le lit.) Je sers tout le monde et d’habitude, je m’assois et je mange. Certaines des femmes du voisinage ne s’assoient jamais pour un repas mais servent et nettoient pendant que la famille mange. Je ne suis pas d’accord avec ce comportement qui me semble proche de la servitude. Après souper, mon mari sort souvent pour pratiquer des sports et parfois, il joue avec les enfants ou leur raconte une histoire. Il est souvent contrarié par les jouets qui traînent dans le salon, mais je ne les range jamais avant que les enfants aillent au lit. Je fais la vaisselle, j’essuie les comptoirs et je balaie le plancher.

Je donne le bain aux enfants et je les mets en pyjama. Pendant que mon mari leur lit une histoire ou joue avec elles, je range ses vêtements dans notre chambre et je redescends pour ramasser les jouets dans le salon.

Chaque soir, je plie les couches sur la table de cuisine. Après avoir mis les enfants au lit, mon mari lit le journal et regarde les sports à la télé. Je monte souvent prendre un bain, mettre ma robe de nuit et je m’installe pour lire dans mon lit. Cela aussi contrarie mon mari. Pourquoi ne puis-je pas m’assoir dans le salon et regarder les sports avec lui? Je lis le journal pendant un certain temps dans le salon mais je pars après avoir gentiment tenté de lui expliquer que je n’aime pas les sports et que je ne peux pas lire quand la télé est allumée.

Mardi. ménage du premier étage. C’est une journée facile et j’ai souvent le temps de sortir pour aller au terrain de jeu. Ma tâche du mardi après-midi consiste à passer l’aspirateur et épousseter l’étage et à nettoyer la salle de bain. J’installe la clôture pour enfants en haut de l’escalier et je les laisse m’aider ou jouer dans les chambres. Le mardi, je leur donne parfois leur bain l’après-midi. De temps en temps, je passe aussi l’aspirateur dans le sous-sol. Le mardi est un bon jour pour faire quelque chose qui prend du temps, comme une sauce à spaghetti qui pourra être réchauffée pour la dure journée du mercredi. Le mardi soir, j’installe une plaque à biscuits dans le réfrigérateur et je mets le dégivreur en marche. (Le réfrigérateur a un petit congélateur qui, en une semaine, se couvre de cristaux de glace qui font plus d’un pouce d’épaisseur. Le dégivrage exige environ 16 heures). Je pulvérise aussi de l’Easy Off dans le four. Je plie les couches comme d’habitude et je me mets au lit.

Mercredi. Tâche – réfrigérateur et cuisinière. Je vide le tiroir du congélateur le matin ainsi que l’autre récipient que j’y ai placé pour recueillir l’eau. Je renverse toujours de l’eau sur le plancher. Dans l’après-midi, je vide complètement le réfrigérateur et je casse la glace en essayant de déloger les gros morceaux. J’attends que les enfants fassent la sieste avant de nettoyer le four avec le produit nettoyant toxique. Je me lave soigneusement les mains lorsque j’ai terminé. Après avoir enlevé toute la glace, j’essuie le réfrigérateur avec plusieurs vieilles serviettes et j’essuie aussi le plancher. Je lave l’intérieur du réfrigérateur et je replace tous les aliments. Je descends les serviettes au sous-sol et je les mets à tremper dans un seau. Je les laverai avec tous les autres linges ayant servi au nettoyage à la fin du grand lavage le lendemain.

Jeudi. Tâche – journée de lavage. Je change notre lit et celui de Lisa et je ramasse les serviettes et les linges à vaisselle. Le panier à linge sale est habituellement rempli, en grande partie par les chemises de mon mari. J’essaie de commencer très tôt et je mets le réveil pour six heures. Le lavage me prend toute la journée en commençant par les couches comme d’habitude, mais il faut changer l’eau avant d’y mettre les chemises. Je mélange l’amidon et j’y trempe les cols et les poignets des chemises. Je suis heureuse de ne plus avoir à faire bouillir l’amidon et de pouvoir utiliser un produit liquide. Je retire les chemises avec soin pour les froisser le moins possible. J’essaie de laver tous les vêtements dans cette deuxième brassée. Je fais une troisième brassée pour les draps, les serviettes et les vêtements qui restent. Tout doit être passé à l’essoreuse pour ensuite être rincé deux fois. Parfois, je ne réussis pas à passer la dernière brassée (les chiffons de nettoyage) dans l’essoreuse avant le souper. Je les étends sur la corde au sous-sol. Il est souvent trop tard dans l’après-midi pour étendre les draps et les serviettes à l’extérieur et je les étends le lendemain matin avec les couches.

Dans la soirée, après avoir plié les couches, je range tous les vêtements qui sont secs et n’ont pas besoin de repassage (sous-vêtements, pyjamas, etc.). J’en profite habituellement pour mettre de l’ordre dans les tiroirs des enfants et l’armoire à lingerie.

Vendredi. Tâche – repassage. J’installe la planche à repasser dans la cuisine avant le dîner et je commence par humecter et rouler tous les vêtements qui ont besoin d’être repassés. Je laisse les rouleaux dans le panier pendant que je fais manger les filles et que je lave la vaisselle du dîner. Je suis une repasseuse efficace et je peux repasser une chemise en 20 minutes. Cela me prend donc plus de deux heures pour les chemises, y compris les interruptions comme coucher les enfants pour la sieste, etc. Je repasse ensuite les vêtements des filles et les miens mais, habituellement, vers 15h30, je commence à préparer le souper tout en continuant le repassage. Dans la soirée, je plie les couches, les draps, les linges à vaisselle, les débarbouillettes et les serviettes de bain, et je les range, ainsi que tous les vêtements repassés. Je fais également ma liste d’épicerie pour le lendemain. Je planifie soigneusement chaque repas, toujours consciente du manque d’argent et de la nécessité d’épargner pour les vêtements des filles et de mettre des sous de côté pour les cadeaux d’anniversaire et pour Noël. J’ai des enveloppes marquées «vêtements» et «présents» cachées derrière mes livres de cuisine. J’essaie d’y ajouter quelques dollars chaque semaine mais ce ne sont souvent que de très petits montants.

Samedi. La journée du samedi est toujours difficile à planifier. Je ne sais jamais avant la dernière minute ce que mon mari va accepter de faire. Si j’essaie de prévoir d’avance, il répond toujours, «Attendons de voir comment je me sens». Ce qui signifie qu’il faut attendre qu’il ait planifié ses diverses activités sportives et ses loisirs. S’il décide que nous allons sortir le samedi soir, je dois trouver une gardienne, souvent à la dernière minute.

Le samedi matin, mon mari veut un déjeuner consistant. Parfois, il part immédiatement après pour ses sports. Parfois, je peux prendre rendez-vous chez la coiffeuse et il va m’y conduire et s’occuper des filles. Cependant, je ne peux jamais compter sur lui et j’ai dû annuler plus d’une fois à la dernière minute.

Mais si je suis à la maison, et j’y suis habituellement, je lave les couches en me sentant un peu découragée. Le samedi, nous les épouses ne nous rassemblons jamais pour un café et la conversation amicale me manque.

D’habitude, mon mari revient dîner à la maison et, après avoir lavé la vaisselle, j’embarque les enfants dans l’auto et il nous conduit au supermarché. J’essaie de le convaincre d’amener les filles en balade pendant que je fais l’épicerie parce qu’il a tendance à mettre toutes sortes de choses dans le panier, souvent des aliments qu’il ne mangera jamais. Faire l’épicerie peut s’avérer un moment assez tendu. J’ai l’argent pour la nourriture de la semaine dans mon enveloppe marquée «épicerie» et je n’ai pas de surplus. J’achète les produits les moins chers – shampoing, savon, papier de toilette et les ingrédients pour les repas; jamais de bonbons, boissons gazeuses ou gâteries, mais j’essaie d’acheter des collations santé comme du céleri, des pommes, des bananes. Le coût élevé de la viande me désespère. J’apprête beaucoup de casseroles avec du bœuf haché mais mon mari aime les steaks et les rôtis et j’essaie d’en cuisiner au moins une fois par semaine.

Au cours d’un de ces voyages au magasin, j’ai eu une merveilleuse surprise. Le supermarché a installé un présentoir de livres de poche. Trouver quelque chose à lire représente mon plus grand défi. Les femmes du voisinage lisent rarement et n’ont donc pas de livres à prêter. La bibliothèque est à plus de 10 kilomètres et je dois supplier, tous les samedis, pour pouvoir m’y rendre emprunter des livres. Mon mari finit habituellement par accepter, se gare devant la bibliothèque et me dit, « Tu as quinze minutes », et je pars en courant. Je ne prends pas une minute de plus, de crainte qu’il refuse de m’y amener la semaine suivante.

Mais ici, dans le supermarché, devant moi, il y a des livres à vendre. J’achète parfois un magazine mais, en ce jour mémorable, je choisis plutôt un livre. Je suis ravie de constater que je peux acheter un livre chaque semaine. Les semaines où je ne peux pas aller à la bibliothèque, j’aurai toujours quelque chose à lire. Et relire, si nécessaire. J’achète bientôt deux livres par semaine et je ne me sens pas le moins du monde coupable, parce que mon mari dépense une fortune en équipements de sport: tennis, golf, souliers de ballon panier, gants de baseball, patins pour le hockey, uniformes d’équipes et bien sûr, les bières avec les copains après les parties.

Nous sortons souvent le samedi soir. Le club organise des danses ou des soirées de bridge ou de bingo le samedi. Je m’assois avec le même groupe de femmes avec qui je prends un café la plupart des jours de la semaine mais ce jour-là, nous sommes en robe et en talons hauts au lieu de nos blouses souillées et nos vieux pantalons défraichis. Nous nous reconnaissons à peine. Dianne est toujours tirée à quatre épingles. Edith, la pire ménagère du monde (elle refuse simplement de cuisiner et sert des flocons de maïs à ses enfants pour souper), a l’air négligé et elle est vite saoule. Les mains d’Alice tremblent plus que jamais. Elle va partir bientôt pour une cure, une dépression nerveuse comme ils disent à l’époque. Quand je me lèverai pour une des filles au milieu de la nuit, je ne verrai plus sa lumière à deux heures du matin alors qu’elle coud pour ses quatre enfants. Suzanne porte un col roulé pour cacher ses bleus. Parfois, tard dans la soirée, quand je suis encore dans la cuisine, écrivant une lettre à ma mère ou rêvant devant le catalogue d’Eaton, je l’entends crier de la maison voisine ou je perçois un bruit sourd comme s’il venait encore de la pousser contre un meuble.

Dimanche. Comme Adam et Ève, je me repose le dimanche. Mon mari est toujours parti pratiquer ses sports; j’amène les enfants au terrain de jeu et je les laisse s’amuser aussi longtemps qu’elles veulent. Dans l’après-midi, je cuisine le souper traditionnel du dimanche, la viande et les pommes de terre que mon mari adore. Cela me prend plus d’une heure pour tout nettoyer. Mais je me console en pensant que j’ai un nouveau livre, acheté hier au supermarché. Je balaie le plancher, vérifie que les filles sont endormies, prends mon bain, m’installe au lit et retire de sous mon oreiller un livre très différent des romans que j’achète habituellement. Il a une couverture rigide et ce n’est pas un livre de fiction.

Il s’intitule La femme mystifiée.

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