Feminist Journeys/Voies féministes

Mars 2010 Marguerite Andersen

Ce premier volume est une collection riche et variée de courts récits féministes, édité par Marguerite Andersen.

Les contributions sont diverses, illustrant l’interaction entre le genre, la race, la classe, la situation géographique, la culture, les (in)capacités, la langue, l’identité sexuelle et l’âge dans le vécu des femmes.

La collection aborde directement le cœur du féminisme – un profond désir du plein épanouissement de chaque fille et chaque femme, un parti pris pour une société qui valide les femmes, une capacité d’ouverture et d’apprentissage, un engagement collectif, et, une volonté de transformation personnelle et systémique.

 

Marguerite Andersen

Les personnalités et les expériences, les points tournants et les transformations sautent de la page, emportant la lectrice ou le lecteur dans une exploration de situations anciennes et nouvelles.

Marguerite Andersen, née en Allemagne, est une professeure, écrivaine, mère et grand-mère qui vit au Canada depuis 1958. Elle a enseigné à tous les niveaux, y compris à l’Université de Guelph (où elle dirigeait le département Langues et littérature et avait contribué à fonder le premier programme d’études féministes au Canada), à l’Université Concordia et à l’Université Mount Saint Vincent (où elle a dirigé la Chaire Nancy Ruth en études féministes). En 1971, elle a publié Mother was Not a Person, une collection d’essais féministes dont on a vendu un remarquable 6 000 exemplaires. Marguerite a publié plus de dix ouvrages de fiction, de nouvelles et de poèmes.

Il nous fait plaisir d’afficher des récits de femmes qui racontent comment elles sont devenues féministes. C’est le thème de notre première publication, Feminist Journeys/Voies féministes, dirigée par Marguerite Andersen. Nous avons inclus certaines de ces voix dans la section des commentaires. N’hésitez pas à vous joindre à la conversation en ajoutant le vôtre.



3 réponses à Feminist Journeys/Voies féministes

  1. Megan Reid dit :

    De plus en plus féministe

    Mes parents sont des agriculteurs qui m’ont donné une éducation féministe. Même si on n’entendait pas prononcer le mot féministe à cette époque – ni dans notre petite ville de cols bleus ni sur notre ferme – et que mes parents n’affichaient pas nécessairement leurs convictions en public, ma mère et mon père vivaient selon leurs propres principes égalitaires et étaient franchement progressistes. Le moment venu de m’identifier comme féministe, j’ai d’abord décidé de ne pas le faire publiquement. C’est seulement le jour où je suis entrée à l’université et que d’autres m’ont fait voir sa véritable beauté, que j’ai enfin reconnu que le féminisme m’avait toujours nourrie et que j’ai réalisé qu’il incarnait une de mes aspirations.

    Je suis née en 1983 dans la petite ville agricole de Leamington, en Ontario, de deux parents très différents: un père fermier blanc anglo-protestant dont la famille cultivait la même terre depuis des générations, et une mère ayant immigré du Liban et qui, avec sa famille élargie, était venue s’installer ici en quête d’une vie meilleure.

    Mes parents se sont mariés à Leamington dans les années 1970. Les plus de trente années écoulées depuis n’empêchent pas certaines personnes de les appeler «le fermier qui a marié une Libanaise». Mais les conséquences d’un mariage «mixte» dans notre petite ville n’ont pas découragé mes parents, qui avaient leurs propres valeurs morales malgré la résistance qu’on leur opposait.

    Ma mère et mon père m’ont appris à apprécier les bienfaits de la diversité, à ne jamais mépriser personne et à trouver des solutions. Mes parents ne se ressemblent pas, n’ont ni la même culture ni la même religion et leurs approches sont différentes dans presque tous les domaines de la vie. Les femmes du côté de ma mère n’ont jamais rien acheté qui ne soit en vente et elles mangeaient du pain pita à tous les repas. Du côté de mon père, elles piquaient des courtepointes pendant des heures et agrémentaient leurs salades de tranches de mandarines et de guimauves. J’étais une enfant curieuse et la diversité des membres de ma famille me stimulait et m’enchantait, et je mangeais tout ce qu’on m’offrait – pour moi, tout ça coulait de source.

    Le fait que mes parents valorisent l’égalité et la lutte contre l’injustice m’a beaucoup aidée à devenir féministe.

    Petite fille pelotonnée au creux des bras maternels, j’ai un vif souvenir du jour où ma mère a déclaré, à brûle-pourpoint, qu’elle aurait voulu pouvoir me protéger de toutes les choses terribles qui arrivent dans le monde. Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait. Ma vie était partagée entre l’école et les jeux sur la ferme avec mes deux sœurs. J’aimais l’école et, quand je n’y étais pas, je passais mes journées à pêcher des têtards dans notre fossé, frapper des ballons de soccer éculés avec notre chien Muffin, construire des forts avec des vieux draps et des grands meubles dans notre sous-sol et organiser des performances musicales avec mes sœurs. Le monde m’appartenait!

    Il y avait toujours quelqu’un pour m’aider à aborder les questions qui me tenaient à cœur. Ma grand-mère libanaise, par exemple, une amoureuse de la bouffe qui gâtait sans réserve ses petits-enfants, avait toujours des bonbons enveloppés dans sa poche. Par un après-midi de printemps, après avoir mangé des bonbons durant une promenade, ma grand-mère a jeté les emballages par terre. Les papiers brillants sont tout de suite partis au vent. Je portais ce jour-là un t-shirt avec la photo d’un dauphin et la mention «Sauvez les dauphins», et c’était mon t-shirt préféré même s’il était beaucoup trop grand pour moi et très peu flatteur. Ma grand-mère, devinant que j’étais ennuyée par son geste m’a rassurée en me disant que les petits papiers étaient déjà disparus, évaporés, et que je n’avais pas à m’en faire. Mais je ne pouvais pas penser à autre chose qu’aux papiers brillants dérivant dans la bouche de mon dauphin et à l’adorable créature suffoquant et mourant d’une mort complètement absurde. Toujours tourmentée par la mort potentielle du dauphin que je m’étais promis de protéger, et dépassée par le fait que ma grand-mère que j’avais toujours imaginée omnisciente et sage avait mis la vie des dauphins en danger, j’ai raconté ce soir-là l’incident à ma mère. Si mes grands-parents Reid, comme la plupart de leurs voisins à la campagne, brûlaient leurs déchets – ce qui ne pouvait nuire aux dauphins, pensais-je – pourquoi ma grand-mère libanaise avait-elle jeté ses papiers par terre? Ma mère m’a conseillé d’en parler avec ma grand-mère, en prenant soin de ne pas lui manquer de respect ou heurter ses sentiments, et j’ai suivi son conseil. J’ai alors compris qu’on pouvait respecter les figures d’autorité malgré leurs défauts. J’ai aussi compris que même une enfant maladroite dans un t-shirt trop grand pouvait susciter des changements positifs. Et je n’ai jamais revu ma grand-mère jeter un papier par terre.

    À mesure que je m’éloignais de la sécurité du foyer de mes parents, j’étais de plus en plus confrontée à l’inégalité. Je n’en croyais pas mes oreilles quand j’ai appris que les filles ne pouvaient pas servir la messe à notre église. Ma mère est aussitôt intervenue et un prêtre compréhensif a réglé le problème. Ma mère a toujours été une alliée courageuse et infatigable pour m’aider à résoudre les inégalités dans mon univers, renforçant ma conviction qu’une fois les obstacles identifiés, on pouvait à coup sûr les surmonter.

    J’étais une enfant et une adolescente idéaliste et optimiste. Je croyais fermement que je pourrais concrétiser tous mes projets par ma seule volonté. Je n’avais aucune raison d’en douter et mes parents m’appuyaient et m’encourageaient. Il s’agit d’une des grandes victoires du féminisme. Comme beaucoup de jeunes femmes de ma génération, je n’ai pas subi trop d’inégalités. Bien sûr, j’ai ressenti un petit pincement de temps en temps, mais en général, j’ai simplement tiré profit du travail ardu accompli par d’autres femmes, voguant facilement vers mes objectifs. Mon expérience illustre également un des plus grands obstacles pour le féminisme. De nombreuses femmes de ma génération, celles qui ont été protégées par leurs privilèges durant toute leur vie, ne sont pas conscientes des répercussions négatives de l’inégalité sur les autres femmes.

    Je ne me suis identifiée comme féministe qu’en arrivant à l’université, et même là, les débuts ont été un peu difficiles: c’était mon premier semestre à l’Université d’Ottawa et j’étudiais en sciences de la santé. Je devais recevoir un prix jeunesse de la Gouverneure générale en commémoration de l’affaire «personne». La veille de la cérémonie, je me suis sentie obligée de rassurer mon entourage en leur disant haut et fort que même si je recevais un prix commémorant l’égalité des femmes, je n’étais certainement pas féministe. Je n’avais jamais connu personne qui s’identifiait comme féministe. Sans trop savoir pourquoi, j’avais adopté l’idée que les féministes étaient des femmes sans cœur, amères et cruelles, du genre qui pourraient s’en prendre à un dauphin sans une bonne raison.

    Cette remise de prix a été pour moi un point tournant. Pour la première fois de ma vie, et à travers le regard des autres lauréates et participantes à la cérémonie, j’ai vu le féminisme comme il est vraiment – humain, progressiste et formidable. Nous rendions hommage au féminisme et j’ai soudainement réalisé que c’était une cause qui méritait vraiment d’être célébrée. Cette découverte m’a incitée à m’inscrire dès le semestre suivant à un cours en études féministes. Ce cours a transformé la trajectoire de ma vie. Savoir c’est pouvoir, et je remercie du fond du cœur ma prof tant pour les cadeaux qu’elle m’a faits que pour avoir enrichi mon féminisme.

    Le féminisme a toujours fait partie de moi – c’est une graine que mes parents ont semée – et le féminisme m’a protégée et guidée, même à l’époque où j’étais incapable de le reconnaître et le nommer et où je ne faisais rien pour l’alimenter. C’est un travail en constante évolution, et même si je trouve toujours le t-shirt trop grand pour moi, je suis certaine que je vais le remplir un jour.

    Megan Reid pratique le droit dans les domaines du travail et des droits de la personne à Toronto. Elle milite auprès d’initiatives de justice sociale, du Fonds d’action et d’éducation juridique et de l’Institut canadien de recherches sur les femmes. Elle aime les randonnées à bicyclette et rendre visite à sa famille à Leamington en Ontario.

    Version anglaise affichée le 1er septembre 2010

    Posted September 1, 2010

  2. Amy Avis dit :

    Une chaise libre

    Je ne peux pas dire que je me suis éveillée au féminisme à un moment précis ou par suite d’un événement particulier. Mon identité de féministe est surtout issue d’un désir de ressembler à ma mère – une femme forte et intelligente de sa génération, qui incarne à mes yeux les valeurs féministes que sont la volonté, une solide estime de soi et le refus d’être entravée par les conventions. Je me suis donc efforcée de développer les qualités que possédaient ma mère et les autres modèles de femmes fortes dans ma vie – mes professeures et les autres femmes qui m’ont guidée.

    J’ai réalisé bien plus tard que d’être une femme jeune – j’étais au début de la vingtaine – forte et volontaire, qui aspire à plus de justice sociale dans les petites choses de la vie, faisait de moi une féministe et que cela n’est pas nécessairement perçu de manière positive par les autres. J’ai dû faire face à l’adversité et, étonnamment, ce sont souvent d’autres jeunes femmes qui ont eu les réactions les plus négatives. La plupart des femmes de ma génération n’ont pas été confrontées à la nécessité du choix politique d’être ou non «féministe». Les jeunes femmes qui comme moi fréquentent l’université, et qui ne font pas partie d’une minorité visible, ne sont pas ouvertement confrontées à l’inégalité entre les sexes qu’ont vécue les femmes des générations passées. C’est peut-être pour cela que beaucoup d’entre nous ne songeons pas à nous identifier comme féministes, et que lorsqu’on nous demande si nous sommes féministes, les conventions sociales et le désir de nous conformer nous éloignent de l’idée de lutter pour l’égalité entre les sexes.

    À titre d’étudiante en droit, cette situation m’inquiète. Dans plusieurs de mes cours de droit, fréquentés par des femmes intelligentes, motivées et instruites, beaucoup lèvent les yeux au ciel ou refusent d’être identifiées comme «l’une d’entre elles» lorsqu’on leur présente des approches féministes aux enjeux juridiques. Je crois que le féminisme est devenu le mot le plus discrédité aujourd’hui dans beaucoup de cercles sociaux et universitaires. Il m’arrive souvent de me demander si je devrais exprimer à haute voix mes opinions féministes, puisqu’elles semblent devenues socialement inacceptables, particulièrement en présence de jeunes hommes. Je trouve difficilement le courage de dire le fond de ma pensée lorsque je sais que cela va influencer l’opinion que les autres ont de moi – souvent pour le pire. Et je suis gênée d’admettre que je garde parfois le silence pour éviter d’être étiquetée comme «ce genre de fille».

    Nous, jeunes femmes, devons examiner notre réticence à nous identifier comme «féministes» ou à nous aligner avec le mouvement féministe. Il importe de nous rappeler que nous avons bénéficié du luxe d’une éducation et d’occasions qui ne devraient pas être tenues pour acquises. Nous devons être conscientes du fait que lorsque nous, à titre de jeunes femmes, refusons de nous identifier comme féministes ou nous moquons des idées du féminisme, nous manquons de respect envers les femmes du passé et du présent qui ont été et continuent à être persécutées en raison de cette identification. C’est un manque de respect envers les femmes qui ont lutté pour que nous soyons reconnues comme des «personnes».

    Nous devons respecter et honorer leur persévérance et leur engagement plutôt que de refuser de nous aligner avec elles. Nous devons honorer et respecter leurs sacrifices et l’adversité qu’elles ont dû affronter, plutôt que de nous en moquer par souci de conformité. C’est seulement en appréciant les avancées réalisées par celles qui nous ont précédées que nous pourrons vraiment comprendre où nous sommes rendues. Et en sachant où nous en sommes, nous pourrons mieux évaluer ce qui nous reste à faire, ce à quoi nous devrions aspirer et, par conséquent, comment nous devrions vivre et travailler pour atteindre ces objectifs.

    Le sexisme est réellement un problème global, qui transcende les frontières et recoupe la couleur, la classe, la race, l’orientation sexuelle et l’âge. Les jeunes Canadiennes peuvent peut-être se permettre d’ignorer les petits commentaires sexistes ou la discrimination voilée, mais ces mêmes attitudes résultent en des actes beaucoup plus brutaux et horribles pour d’autres femmes partout dans le monde et se manifestent notamment de manière violente par les viols des femmes au Darfour et au Congo. Leurs corps sont des champs de bataille sur lesquels se livre la guerre.

    Je crois que moi et les autres femmes de ma génération, particulièrement celles d’entre nous qui sommes assez chanceuses pour aller à l’université, avons un devoir à accomplir. Nous, jeunes féministes, sommes chargées d’une tâche.

    J’ai vécu un moment d’illumination comme féministe le jour où Constance Backhouse, pendant notre cours de droit pénal en première année de droit à l’Université d’Ottawa, nous a décrit le monument Les femmes sont des personnes! créé par l’artiste Barbara Paterson et situé sur la colline du Parlement à Ottawa. Ce monument illustre les Célèbres cinq et rend hommage aux gains réalisés en matière de droits des femmes et au triomphe démocratique de ces cinq pionnières. La professeure Backhouse a souligné que la sculpture comprend une sixième chaise libre qui invite les gens à interagir avec les cinq femmes. Cette sculpture avec sa chaise vide est un symbole émouvant pour les jeunes femmes. Cette chaise libre parmi les incroyables héroïnes de 1929 sert non seulement d’invitation, mais également d’appel à l’action, fermement et éternellement fixé dans la pierre.

    Amy Avis est étudiante au programme anglais de common law de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Elle a obtenu un baccalauréat de l’Université Western Ontario avec spécialisation en médias, information et technoculture. Amy se propose de faire progresser les objectifs du féminisme et de la justice sociale dans sa pratique du droit.

    Version anglaise affichée le 1er septembre 2010

  3. o-p dit :

    Je suis bouleversée de la lecture de ces 2 textes, qui réveillent des échos en moi, des souvenirs, quand ma mère m’a dit un jour oùu je lui demandais de me parler plus gentiment, comme à toute personne, « mais tu n’es pas une personne »; elle voulait peut-être simplement dire « une proche, pas une étrangère », mais ces paroles m’ont heurtée, et lorsque, venant d’apprendre à lire, vers 7 ans, j’ai déchiffré sur sa boite aux lettres le nom d’une dame que je connaissais, dans ma rue, « Mme Jean-Pierre …. ».
    Comment une dame pouvait s’appeler d’un prénom masculin?
    Mais mes parents ne m’ont pas empêchée, de penser à ma façon.
    Maintenant, je dis avec un maximum de douceur et de sourire, pour rassurer mes ami-e-s, que je suis féministe, ce qui attire parfois des regards étonnés ou des commentaires moqueurs…
    Claire.

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